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Lionel Bourg, L’Horizon partagé Par Olivier Plat

 

Lionel Bourg, L’Horizon partagé L’Horizon partagé de Lionel Bourg rassemble onze lettres dont les destinataires, proches, famille ou amis, se mêlent intiment à l’histoire de l’auteur, onze lettres en forme de bilan qui nous font entendre une voix d’une beauté singulière, rocailleuse, chaude et âpre en même temps que d’une surprenante délicatesse, voix de chanteur de blues, de poète, qui nous emmène avec elle, avec eux.
Il y a la mère en train de mourir, et le fils à son chevet, démuni : « Sourire. Cacher les larmes que tu devines peut-être. Articuler ces paroles idiotes : - Oui maman, c’est ça, ne t’inquiète pas... Te regarder sans oser te prendre dans mes bras, partir et, sous la lampe, raturer cette lettre vaine, indécente, que jamais tu ne liras. » Désemparé comme l’enfant qu’il fût, cinquante ans plus tôt : « Assez de cris. De rage. De tendresse. Cela cognait si fort. Les grands sacs de larmes, ensuite, nous y puisions à tour de rôle quand nous n’y pouvions plus, des coups, des embrassades [...] »
Fuir la violence d’un père, les « effusions désastreuses » d’une mère... Devant tant de misère et de détresse, il y a les souvenirs protecteurs, et cette mythologie propre à l’enfance que Lionel Bourg sait si bien capter : « Je bafouillais des noms, Cheval fou, Œil de lynx, Sitting Bull, les greffant à ces autres, non moins fabuleux, qui tourbillonnaient au gré des conversations : Lénine, Ray Sugar Robinson, Pancho Villa, Marcel Cerdan, Greta Garbo, Lachenal, Béla Kun, Thor Heyerdahl, Sacco, Vanzetti. »
Il y a le cousin Michel, qui partageait adolescent le même besoin irrépressible de partir, ce désir « toujours plus âpre de larguer les amarres », afin de se délester du poids d’un passé trop lourd à porter : « Je vais devoir, une fois de plus, revenir sur mes pas. Tu sais, mieux que personne - coupable, évidemment coupable, et naïf, encombrant -, à quel degré la mort de mon frère me fut déterminante. J’avais trois ans. ». Il y a tous les jeudis, les visites au cimetière, où l’on se rend par la route du « Petit bois » : « Nous étions allés au cimetière évidemment. En revenions l’esprit pollué d’effroi. De honte. De dégoût. De chagrin. » mais il y a aussi l’épopée du Tour de France (les échappées en solitaire de Charly Gaul que Roland Barthes compare à Rimbaud dans ses Mythologies) les matchs de foot sous le maillot du C.O.S.C. (Club Olympique de Saint-Chamond), les ascensions hivernales sur le Mont Pilat, cette envie de respirer à plein poumons, de tutoyer les sommets jusqu’au vertige, les poèmes que l’on se récite et qui réchauffent le cœur, le blues et « l’inévitable Dylan » qui dit ce qu’on ne sait pas dire : « Et tout briser, tout caresser, tout emporter d’une voix qui s’écorche à jamais de drugstore en motel sur cette satanée Highway 61 » Il y a l’oncle Claudius avec ses « yeux de fou », emblématique des sans-grade auquel l’auteur redonne voix : « C’était donc ça la vie... Tiens, je t’entends déjà, l’usine à en vomir tous les matins quand tu partais avant le jour, et le Parti, les cris, les insultes, les humiliations à n’en plus finir... », passeur, initiateur, accoucheur de monde, transcendant le réel par la magie de son verbe : « C’est que tu parlais. Racontais cent et une histoires inspirées de celles que tu avais lues dans un journal ou entendues à la radio. Ressuscitais à ta convenance les femmes et les hommes qui nous avaient précédés en ces lieux [...], puis, intarissable, inventais des noms tous neufs, rebaptisant bourgades, crêtes ou torrents, de sorte que je l’ai franchi le Rio Grande, les ai escaladées, les Rocheuses, le reste de la confrérie battant la semelle du côté de Tananarive. » Il y a Cécile « dont le visage se ferme plus rêveusement, plus tristement qu’autrefois », tôt venue - trop tôt peut-être : « C’est que cela tient de la place, une gamine, un petit bout de chou. » Inventorier le passé : « ça y est, ça y est, c’est reparti, la machine à pétrir, brasser, malaxer le passé », c’est revivifier le présent, lutter contre la mort : « Le vieil homme aujourd’hui c’est moi : l’âge est une curieuse aventure. » Et ressentir en soi la déchirure bienheureuse d’un amour indéfectible : « Cela me lacérait. Me lacère encore chaque fois que tu m’interpelles : « Papa ! », « Papa ! » C’est idiot, je sais. On m’en blâme. Pitié ! Je n’ai toujours pas appris à refouler mes larmes. » Mais peut-être le destinataire unique de ces lettres est-il la littérature, sans quoi l’auteur, grand lecteur, serait menacé de « choir au plus touffu des ténèbres environnantes. »

Lionel Bourg utilise la citation - quelle qu’en soit la forme et sans souci de hiérarchie (poésie en tête, mais aussi blues, chansons, comptines) - de manière métaphorique, tout au long de ces onze lettres. Un peu chaman, un peu sorcier, il fait son miel de toutes les choses lues, vues, entendues, en un étourdissant kaléidoscope verbal, à la fois inventaire du monde et quête de soi : « C’était l’Histoire, enfin, avec une majuscule, et ces mots en grappes toujours plus nombreuses nous n’en finirions jamais avec eux, Hudson, Utah, Arkhangelsk, obsidienne, Minneapolis, anaconda, pétrel, Macao, Saint-Laurent, barrière de corail, Oregon, Cleveland [...] » Empruntant à différents lexiques et registres de langue, parler populaire ou argotique, « beau langage » qui confine parfois à la préciosité, descriptions d’une précision quasi-scientifique (géologie, botanique), envolées lyriques ou poétiques, musicalité, respiration, ponctuation des silences, partition de voix qui se chevauchent, s’imbriquent, télescopage des temporalités, la phrase dans son ampleur semble vouloir saisir l’intégralité du monde.
Est-ce parce qu’elle s’incarne dans un corps en mouvement ? (Lionel Bourg appartient à la confrérie des écrivains marcheurs) Ou parce que la littérature est, pour lui, une activité vitale ? Sans doute, à travers elle, a-t-il retrouvé, route étroite, escarpée, le chemin des autres.

Lionel Bourg
L’horizon partagé
Quidam éditeur, 2010
183 pages, 16 €
http://www.quidamediteur.com/

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